J'ai décidé d'arrêter de sauver le monde

J'ai décidé d'arrêter de sauver le monde (le 04/06/2013)

Il y a quelques années, j'ai connu la refonte de site la plus intense qu'il m'ait été donné de faire. Elle s'est étalée sur de nombreux mois, il y avait tellement de travail que j'ai cumulé les heures supplémentaires à un point rarement atteint (précisons que la semaine de travail en Suisse est de 42 heures). Vacances reportées, journées à rallonge, etc.

Soyons honnête : j'ai fait ce surplus de travail de bon cœur, car la situation l'imposait et tout le monde était sous le feu des balles. La dernière semaine a été terrible, les demandes affluaient en masse, je n'avais même plus le temps de stresser : il fallait aller au plus vite. J'ai même appris à totalement court-circuiter certains mécanismes de mon propre esprit pour pouvoir foncer encore plus vite, c'est une sensation absolument étrange que je vous souhaite de vivre au moins une fois.

Toutefois, ces efforts ont été récompensés, le client était content et mon boss aussi.

Par contre, j'ai pris une étrange résolution à la fin de l'année en question : j'ai décidé d'arrêter de sauver le monde. N'y voyez aucune fainéantise, manque de prise de responsabilité, interdiction de coup de bourre, etc. Tout cela arrive, et cela se gère. Absorber une charge même très élevée, épauler un collègue surchargé, assumer ses bêtises, etc. tout cela, c'est normal, et à mon humble avis, c'est même juste être responsable dans son travail.

Je me suis juste interdit de trop compenser une organisation défaillante ou un manque de sérieux manifeste. Autrement dit, je suis parti de l'idée de juste poser quelques limites :

  • toute demande livrée n'importe comment sera traitée du mieux que je peux, mais si je suis en simple exécutant et non responsable, je ne fais que poser la question sans amener en même temps la réponse,
  • 5 trucs urgents qui doivent être faits tout de suite feront comme à la boucherie : un ticket et chacun à la suite,
  • les foutages de gueule manifestes des débutants qui ne lisent pas ce que je leur indique de lire seront traités comme tels : de la bêtise de gamin,
  • hors de question de faire le boulot à la place d'un autre (à l'exception d'un collègue la tête sous l'eau bien sûr) : si par exemple, je suis en charge de l'intégration et que la mise des contenus ne m'est pas demandée, je fais de mon mieux pour permettre à l'autre de bien bosser, mais c'est tout.
  • etc.

Tout cela avec une règle obligatoire : jamais de mauvaise volonté. Un collègue qui demande de l'aide est toujours bien reçu par exemple. J'ai donc lancé cette expérience, et le résultat fut assez étonnant.

La première chose, c'est qu'il faut être capable d'expliquer rationnellement une impossibilité : vous me demandez ça de suite, or j'ai ça en cours, impossible de faire deux choses en même temps, etc. pas toujours simple quand on aime rendre service ! Ceci dit, même les clients comprennent.

Deuxième chose qui découle directement de la première : j'ai pu noter énormément de travers de communication très agaçants, surtout chez ceux qui se reposent sur vous. J'en ai déjà parlé dans « je déteste les coups forcés » :

– tu peux faire cela ?
– oui, mais pas de suite, je suis sur quelque chose.
– en fait, il le faut pour tout de suite.

Tout cela parce que la demande n'est pas assumée comme telle. Dans le même genre :

– il faut qu'on fasse ça ! (sous-entendu vous)
– hé bien il va falloir attendre, j'ai déjà une urgence pour tout de suite, dernier délai.
– oui mais il faut qu'on le fasse !
– je t'en prie, fais-le, je ne peux pas.
– je peux pas non plus, et c'est urgent ! (le « fais-le » n'est pas loin)
– il va falloir faire un deuil d'une urgence alors.

Vous noterez l'emploi du « on », pronom impersonnel, afin de ne pas assumer, de ne pas se mouiller dans le propos. Si j'ai bien retenu une leçon, interdisez-vous l'emploi du « on ». Vous allez voir qu'utiliser « tu , « je  ou « nous » simplifie énormément l'engagement des responsabilités. Il est même très drôle d'expliquer une posture rationnelle à quelqu'un qui espère qu'« on » (= vous) va ramasser la m… à sa place. Vous aurez peut-être droit à du chantage affectif de sa part !

Le fait de vouloir arrêter de sauver le monde va vous faire vivre des couacs, pas forcément à titre personnel, mais il arrive que les projets se vautrent lamentablement : maillons foireux, laisser-aller, etc.

Même en arrêtant de sauver le monde, les gros couacs vous imposent de vous remettre en cause : avant d'expliquer objectivement que vous n'avez rien à vous reprocher… hé bien il faut être au top justement, et c'est très difficile, en toute honnêteté intellectuelle bien sûr ! Quand la faute est collective, j'ai cherché systématiquement une solution qui interdisait autant que possible de retomber dans lesdits couacs. Du coup, les checklists avant projet ont été créées et enrichies, les procédures ont été affinées également.

En revanche, sur des projets sur lesquels je ne suis pas du tout intervenu, tout non-respect ou je-m-en-foutisme des règles qui évitent les erreurs a reçu le même accueil : « j'ai écrit telle checklist, j'ai fait telle chose pour éviter ça, si vous refusez de faire comme il faut, assumez-en les conséquences, pas mon problème ! ». C'est un peu dur, mais c'est efficace.

En fait, vous pourriez croire que cette façon de penser va vous faire stagner… et bien non, elle ne vous empêche pas d'améliorer votre manière de travailler, bien au contraire ! Elle va par contre impliquer de gros changements : curieusement pour montrer qu'un système est insuffisant et/ou générateur de frustrations, il va falloir montrer qu'il est absurde et montrer « qu'on ne peut pas fonctionner comme ça ». Une fois que la prise de conscience que le système n'est pas bon est faite, vous pourriez être surpris de la subite énergie que d'autres vont déployer pour le changer. Dingue comme un inconfort que vous masquiez en sauvant le monde se révèle être un sérieux atout du changement ! :)

En tout cas, je continue d'expérimenter cette méthode, c'est très intéressant. Du coup, je choisis de sauver le monde ailleurs. :)

Permalien :

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7 commentaires

Posté par Gaël le 05/06/2013 à 9:24:40
Amusant, c'est précisément ce qu'il se passe actuellement dans mon équipe : je semble moins "précis" que ce que vous décrivez mais j'ai mis quelques limites également, et quitte à perdre du temps autant que tout le monde en retire quelque chose ! Je préfère expliquer et "éduquer" que bourriner tout seul dans mon coin.

Et ça marche en effet : nous sommes en train de concevoir une structure d'organisation qui laisse moins de place aux aléas et aux erreurs "courantes" ( et les checklist sont envisagées (grand sourire) ).

Merci pour votre éclairage et ce partage d'expérience, c'est encourageant !!
Posté par Emmanuel le 05/06/2013 à 10:51:29
Il y aurait de l'idée pour un sujet Paris/Sud Web là-dedans je trouve.
Posté par Nico le 06/06/2013 à 23:10:31
Gael : de rien (sourire)

Emmanuel : pourquoi pas, pour une année suivante alors ! Ou une informelle. (sourire)
Posté par Maaax le 17/06/2013 à 20:03:49
Bonsoir,

Je viens de lire votre article, par le biais de http://www.mageekbox.net qui traite un article similaire. Je trouve vos propos très intéressant, et je me sens particulièrement visé vu que l'on me surnomme le "couteau suisse" dans la petite entreprise Strasbourgeoise où je travaille.

Merci pour ce partage de vision, et je confirme, c'est encourageant !

PS: N’étiez vous pas à la Kiwi Party il y a quelque année ?

Posté par Nico le 17/06/2013 à 20:39:55
Maaax : effectivement, j'étais à la Kiwi Party l'année dernière, et j'y serai cette année également (sourire)

Merci pour l'article sur Mageekbox, je n'avais pas eu le plaisir de le lire.

Gag, mon surnom dans ma boîte précédente était le couteau suisse. ^^
Posté par Christophe Maggi le 22/06/2013 à 0:23:38
Hello,
CEO de mon agence, je peux vous dire que nous ressentons le même sentiment assez souvent. Les clients n'écoutent pas toujours, en font à leur tête puis nous demande de sauver leur monde... Et moi je demande à mes employés de sauver le monde pour sauver le mien et le leur et au final c'est un foutoir intégral dans les bureaux tout ça parce qu'une poignée de clients ne peut pas faire le minimum de ce qu'on leur demande ou n'écoute pas le dixième de ce qu'on leur a conseillé. Il faut savoir dire non, attendez, tant pis à des collègues, clients, collaborateurs ou autres et au final même si ça peut paraitre dur et agressif, il y a moyen que tout se termine correctement.

J'avais aussi lancé les trois formes du 'on' :
On n'irais pas chercher à manger, il est midi => TU n'irais pas ...
On a fini journée => NOUS nous barrons
On est bon quand même dans cette boîte => Je

Mais je les ai abandonnées !
Posté par Aurélien le 07/06/2016 à 15:31:56
Je te souhaite de tenir ces belles résolutions.

Parfois c'est difficile (sourire)

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Je vous prie de me pardonner, j'ai énormément de mal à lire le "langage" SMS, il n'est donc pas du tout interdit de s'abstenir de l'utiliser. Qui plus est, vous avez sûrement un clavier digne de ce nom et pas celui d'un téléphone portable. Ne vous gênez pas pour utiliser l'option "Prévisualiser" si vous voulez vous relire avant de poster, je vous en remercie d'avance !

Cet article a été écrit par Nicolas Hoffmann.

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